Chypre, un cas particulier de partition de l’île
Chypre est un cas particulier au niveau européen où on se trouve face à une partition de l’île depuis le coup d’État du 15 juillet 1974 contre Makarios, avec l’invasion de l’île par la Turquie (opération Attila). De même, les deux communautés sont séparées par une force de maintien de l’ONU, la Force des Nations unies chargée du maintien de la paix à Chypre ou UNFICYP. L’occupation du nord de l’île reste à ce jour illégale et la réunification est encore loin d’être faite. Cette séparation physique est intervenue à la suite de violences intercommunautaires entre chypriotes grecs et turques, avec des épisodes récurrents.
L’Énosis, qui fait référence au rattachement de Chypre à la Grèce, est présente au sein de l’extrême-droite chypriote aujourd’hui. Néanmoins, cela a été à l’origine de la séparation que connaît l’île actuellement. Makarios, bien que partisan de L’Énosis (en tout cas souhaitable), le maintien de l’indépendance de l’île était important pour lui. Ce dernier faisait un jeu d’équilibre tant au niveau international que sur le plan intérieur entre les deux communautés du pays. Le traité de garantie, signé par le Royaume-Uni, la Grèce et la Turquie le 16 août 1960, permet à ces trois pays d’intervenir si l’équilibre constitutionnel n’est pas garanti.

Archevêque Makários III, ancien Président chypriote (16 août 1960 – 15 juillet 1974 et 7 décembre 1974 – 3 août 1977). Ce dernier a été victime du coup d’État du 15 juillet 1974.
Makários III © www.gov.cy
Le coup d’État du 15 juillet 1974 contre Makarios est un épisode douloureux de l’histoire de l’île. Soutenu par la Grèce, cela a provoqué l’envahissement de l’île par la Turquie (avec des massacres recensés au passage) qui voyait le rattachement de Chypre à la Grèce comme une menace pour la communauté turque du nord de l’île. C’est la Garde nationale chypriote (factions rebelles), commanditée par la junte militaire grecque, qui a réalisé le coup d’État pour mettre en place Nikos Sampson, pro-Énosis. Cet État fantoche avait pour but d’annexer l’île à la Grèce, ce qui participera aux événements suivants. L’EOKA B, ancienne organisation paramilitaire d’inspiration nationaliste de 1971 à 1974, a eu son importance dans le coup d’État (avec la garde nationale) contre Makarios.

Drapeau de l’OAKA, prédécesseur de l’OAKA B
La droite chypriote, vainqueur des dernières législatives en 2021
Ces élections s’étaient déroulées dans un climat politique chypriote particulier, avec une défiance forte envers les politiques et les institutions. Les différentes crises telles que la crise financière, la pandémie, la corruption, les négociations sur la division de l’île avec l’affaire des passeports dorés n’ont fait qu’aggraver ce manque de confiance envers les politiques. Le Rassemblement démocratique (DISY) a remporté les dernières élections avec 27,77% devant son rival de l’AKEL (gauche radicale d’orientation communiste), avec 22,34%. Le Parti démocrate (DIKO) a terminé troisième (11,29%) et un nouveau parti a fait son entrée. La formation du Président Níkos Anastasiádis est en recul tout comme les deux autres partis.
On peut noter un recul des partis traditionnels (avec une montée de l’extrême-droite de ELAM). Le Front populaire national (ELAM), entré au parlement chypriote en 2016 avec deux députés, s’est renforcé en doublant son nombre lors de celle de 2021 (quatre sièges au total). Cette percée s’inscrit aussi dans une tendance de montée des populistes en Europe. A l’instar des trois formations principales, le reste des petites formations politiques voient leur nombre de voix augmenter et de façon non négligeable.

Logo ELAM (à gauche) © elamcy.com
DISY, de nouveau vainqueur dans des législatives marquée par un score historique de ELAM
On peut dire que ces élections sont incertaines compte tenu du mécontentement de la population contre le système partisan politique actuel, malgré une remontée des partis traditionnels au niveau des sondages sur la fin. Ce qui est encore plus frappant est que le mécontentement touche les électeurs de tous bords vis-à-vis des partis politiques (dans le gouvernement ou opposition).
C’est une nouvelle victoire pour la droite chypriote de DISY (comme en 2021) avec 27,15% des voix. Son rival du Parti progressiste des travailleurs (AKEL) arrive deuxième avec 23,86%. Le bipartisme politique reste présent et confirmé par ces élections. Le nombre de sièges reste inchangé pour les deux formations, même si on peut noter une très légère baisse pour DISY et une légère augmentation pour AKEL. Pour la leader de DISY, Annita Demetriou, c’est une victoire où l’électorat a « choisi la sécurité et la stabilité ». Le nombre de sièges reste le même qu’en 2021 (17), alors que des pertes potentielles étaient prévues. On peut noter que la première députée élue à Paphos vient du DISY, Nicoletta Konstantinou. Le Parti progressiste des travailleurs (AKEL) reste, à l’issue de ce scrutin, le principal parti d’opposition par excellence. Cela dure treize ans face à la droite chypriote, avec une diminution à chaque scrutin. Le score est proche de celui de 2021, avec une légère hausse de voix sans gains de sièges (15 sièges). On voit bien finalement que le parti n’arrive pas à gagner beaucoup de voix protestataires mais parvient à garder son électorat de base.
Annita Demetriou, leader de DISY et Présidente de la Chambre des représentants depuis le 10 juin 2021.
Annita Demetriou © parliament.cy

L’extrême-droite du Front populaire national réalise un score historique avec 10,90% et une troisième place. Néanmoins, on observe une implantation du parti depuis plusieurs années (avec un report des voix venant de DISY), avec notamment son premier siège d’eurodéputée lors des dernières élections européennes. On peut même dire que le parti arrive à remettre en cause l’hégémonie DISY-AKEL dans tous les districts, avec des présences fortes à Famagouste ou Lanarca. Les centristes de DIKO continuent de chuter avec une quatrième place (10,00%), mais ce n’est pas étonnant au vu des difficultés que le parti rencontre depuis cinq ans (et voir plus). Deux nouveaux partis font leur entrée : ALMA – Citoyens de Chypre (ALMA) et Démocratie directe Chypre (ADK) du sulfureux Fidías Panayiótou qui a l’intention d’instaurer une démocratie directe via un « cheval de troie ». Pour ALMA, l’électorat est assez hétérogène et provient de DISY, d’AKEL, du DIKO et de l’EDEK, et cela ne garantit pas forcément un certain ancrage étant donné que cela s’apparente à un vote stratégique ou de contestation. Pour l’EDEK (comme pour DIPA), c’est une sortie de parlement après 56 ans de présence.

Carte électorale par circonscription
Quelle conséquence pour la présidence de l’UE ?
Annita Demetriou devrait naturellement repartir pour un nouveau mandat à la Présidence de la Chambre des représentants. Néanmoins, cela risque d’être plus compliqué d’obtenir les soutiens de ses pairs comme lors de la précédente législature. Cela est déjà de la part de responsables politiques, comme le leader de ELAM. De même, le Conseil national devrait subir des modifications avec la sortie de partis comme l‘EDEK qui ne devrait plus avoir de représentants. On peut faire le constat aussi d’un certain recul du bipartisme politique (par rapport aux niveaux de soutien historique) depuis 2001, avec notamment des scores plus faibles d’AKEL, ce qui peut expliquer aussi les scores pour ELAM ou d’autres partis. Le Président de Chypre, Níkos Christodoulídis, pourrait voir l’adoption de textes plus compliqués avec la perte des partis qui font partie de son gouvernement (EDEK et DIPA), et cela pourra l’amener à trouver de nouveaux alliés si ce dernier se représente pour la prochaine présidentielle.

Nikos Christodoulides, actuel Président de Chypre depuis le 28 février 2023 et s’appuyant sur des partis centristes pour son gouvernement.
Nikos Christodoulides © gov.cy
C’est une année particulière pour le pays qui occupe la présidence chypriote depuis le 1er janvier 2026. C’est d’autant plus compliqué que le mandat se déroule dans une période géopolitique instable, avec notamment le conflit au Moyen-Orient. De plus, les bases britanniques sur le territoire chypriote ont été visées par des missiles iraniens, ce qui place le pays en première ligne du côté de l’UE face à ce conflit. Étant donné que les partis traditionnels sont majoritairement pro-européens (en dehors de la gauche radicale), la question se posait plutôt vis-à-vis de la montée de l’extrême-droite de ELAM. Ces derniers pourraient infléchir sur la politique du Président Níkos Christodoulídis.
La question de la division de l’île est un sujet qui revient sur la table même pendant cette présidence. Le discours du Président chypriote, Nikos Christodoulides, devant le Parlement européen pour évoquer les priorités du mandat, n’a pas plu à son homologue chypriote turc. Ce dernier ne voit pas la présence turque comme une occupation illégale, contrairement à son homologue chypriote grec.
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